Les 20 villages abandonnés en France : paradis oubliés des photographes et artistes contemporains
À travers les campagnes françaises, des dizaines de villages témoignent d'un passé révolu, figés dans un silence qui intrigue autant qu'il fascine. Ces lieux abandonnés, marqués par l'exode rural, les guerres ou les bouleversements économiques, attirent aujourd'hui photographes, artistes et visiteurs en quête d'authenticité et de nostalgie. Leur architecture en pierre, leurs ruelles désertes et leurs maisons éventrées racontent une histoire collective que le temps n'a pas encore totalement effacée.
Trésors patrimoniaux figés dans le temps
Des ruines médiévales aux villages fantômes du XXe siècle
La France compte près d'une centaine de villages abandonnés, témoins d'une époque où la vie rurale s'organisait autour de hameaux isolés, souvent perchés en altitude. Parmi eux, Oradour-sur-Glane en Haute-Vienne demeure le symbole le plus poignant de la mémoire collective. Détruit par les Nazis durant la Seconde Guerre mondiale, ce village a vu périr environ 643 personnes dans des circonstances dramatiques. Transformé en mémorial de guerre, il accueille désormais un centre de la mémoire proposant une exposition permanente qui attire des milliers de visiteurs chaque année, venus se recueillir et comprendre l'ampleur de cette tragédie.
D'autres sites rappellent les drames de la Première Guerre mondiale, à l'image des Cumières, entièrement détruit durant le conflit et officiellement renommé en 1922 comme inhabité. Ces villages fantômes constituent autant de marqueurs du patrimoine historique français, illustrant la fragilité de l'existence humaine face aux bouleversements de l'histoire. À Châteauneuf-lès-Moustiers, anciennement habité par une centaine de personnes, la dépopulation rurale s'est accélérée après la Première Guerre mondiale, lorsque tous les hommes du village ont péri au front. Peu fréquenté et absent des guides touristiques, ce hameau abandonné témoigne du sacrifice d'une génération entière.
En Corse, près d'une centaine de villages abandonnés parsèment les montagnes. Occi, situé près de Lumio à 377 mètres d'altitude et accessible par randonnée, a été déserté depuis 1918. Anciennement habité par les habitants de Spano qui avaient fui les attaques sarrasines, ce hameau a été partiellement reconstruit pour faciliter les visites et permettre aux curieux de découvrir l'architecture traditionnelle corse. Le photographe Jean Froment, à travers son projet documentaire sur ces lieux oubliés, explore les traces des anciens habitants, leurs doutes, leurs espoirs et les raisons de leur départ. Il a notamment relevé l'inscription poignante retrouvée sur une maison en ruine : « Quitterceslieuxsansregrets ». Ces mots résument la mélancolie et le silence qui règnent dans ces carcasses de pierre luttant contre la nature.
Architecture et mémoire collective préservées
L'abandon de nombreux villages s'explique par des facteurs variés : conditions de vie précaires, exode rural, expropriations ou projets abandonnés. Le Poil, en Provence-Alpes-Côte d'Azur, situé à 1200 mètres d'altitude, a été délaissé depuis les années 1930 en raison de la dureté des conditions de vie. Aujourd'hui entretenu par l'association Les Amis du Poil, ce hameau propose des gîtes aux visiteurs qui souhaitent s'immerger dans l'atmosphère unique de ces lieux chargés d'histoire. De même, Périllos, un village typique en pierre où vivaient autrefois une centaine de personnes, essentiellement des bergers, a été restauré par des associations de préservation et certaines de ses maisons sont désormais habitables.
Oppède-le-Vieux, en Provence, représente un cas particulier de forteresse presque abandonnée. Une vingtaine d'habitants y vivent encore, préservant ce patrimoine qui attire des milliers de visiteurs chaque année. Ces résidents maintiennent vivante la mémoire d'un passé où le village comptait bien davantage d'âmes. À Couberfy, en Haute-Vienne, le village s'étend sur une dizaine d'hectares et accueille encore une vingtaine d'habitants. Toutefois, comme dans tant d'autres hameaux ruraux, les jeunes générations partent vers les grandes agglomérations, laissant présager un avenir incertain.
Certains villages ont échappé de justesse à la destruction. Celles aurait dû être mis en eau pour la création d'un lac, mais le projet ayant été abandonné, le village a été épargné. À Bourget et Brillat, dans le Jura, les habitants ont été contraints de partir en 1868 à cause de la construction du barrage de Vouglans, une expropriation qui illustre les sacrifices imposés au nom du progrès industriel. Brovès, dans le Var, a été dépeuplé dans les années 1970 suite à l'installation d'un camp militaire. Ces expropriations ont profondément marqué les populations locales et transformé des hameaux prospères en sites touristiques insolites.
Destinations prisées pour la création artistique
Lieux d'inspiration pour photographes professionnels
Les villages abandonnés exercent une fascination particulière sur les photographes et créateurs contemporains. Jean Froment, qui utilise une chambre photographique 20×25, un outil inchangé depuis 150 ans, privilégie une approche lente et contemplative pour saisir l'essence de ces lieux oubliés. Il s'interroge sur les raisons de l'exode rural et la préférence pour l'exil et la modernité, tout en évoquant la fragilité de l'existence et l'oubli qui efface progressivement les œuvres et les noms. Sa démarche de photographie documentaire ne cherche pas à idéaliser le passé mais à questionner le charme des ruines futures que deviendront nos constructions actuelles.
Ces villages fantômes offrent un terrain de jeu exceptionnel pour l'art contemporain. En Normandie, à Pirou dans la Manche, un village vacances abandonné suite à la construction de 25 maisons et d'un complexe hôtelier de 12 chambres sans permis de construire est devenu un spot de graffitis et de tournages amateurs. La mairie a racheté les lots pour démolir et lancer un nouveau projet, mais entretemps, le lieu a attiré une communauté d'artistes urbains qui y ont trouvé un espace d'expression unique. Ce phénomène illustre comment l'immobilier abandonné peut être réapproprié par la culture contemporaine.
L'initiative « Cultureetruralité », lancée en juillet 2024 et dotée de 98 millions d'euros sur trois ans, vise à soutenir l'art contemporain dans les territoires ruraux. Cette politique publique s'accompagne de l'annonce de la création d'un nouveau label « muséerural » pour les communes de moins de 3500 habitants. Dans l'Ain, une initiative met en lumière l'art contemporain dans un village avec le soutien de la ministre de la Culture, incluant le soutien au musée du Revermont et le transfert du musée du peigne et de la plasturgie à Oyonnax. Ces projets démontrent que les villages, même partiellement désertés, peuvent redevenir des centres culturels dynamiques.

Résidences d'artistes dans les hameaux désertés
Plusieurs associations de préservation ont compris l'intérêt de transformer ces lieux en résidences d'artistes ou en gîtes ruraux. Cette démarche permet à la fois de préserver le patrimoine architectural et de générer une activité économique modeste mais régulière. Au Poil, les gîtes disponibles pour les visiteurs offrent une immersion totale dans un environnement préservé, propice à la création artistique. Les artistes y trouvent le calme nécessaire à leur travail, loin de l'agitation urbaine, tout en contribuant à maintenir ces lieux vivants.
Les villages abandonnés attirent également des créateurs en quête d'authenticité et de nostalgie. Les maisons en ruine, les ruelles envahies par la végétation et les murs de pierre érodés offrent des décors naturels pour des projets photographiques, cinématographiques ou plastiques. Cette dimension artistique contribue à faire connaître ces sites et à sensibiliser le public à la nécessité de préserver ce patrimoine fragile. Les légendes locales qui entourent certains de ces villages, comme Rombly dans le Pas-de-Calais, dont on raconte qu'il aurait été enseveli sous le sable en une nuit en 1946, ajoutent une dimension mystérieuse et romantique qui stimule l'imaginaire des créateurs.
La restauration de villages abandonnés représente un enjeu majeur pour les années à venir. À Périllos, les associations ont réussi à rendre certaines maisons habitables, permettant ainsi à des artistes ou à des visiteurs de séjourner dans un cadre préservé. Ces initiatives montrent qu'il est possible de concilier préservation du patrimoine historique et développement d'un tourisme insolite respectueux des lieux. L'art contemporain trouve ainsi dans ces hameaux désertés un terrain d'expérimentation et de dialogue entre passé et présent.
Parcours découverte des sites abandonnés emblématiques
Villages du Sud accessibles aux visiteurs
Le Sud de la France concentre plusieurs villages abandonnés parmi les plus accessibles et les mieux préservés. Oppède-le-Vieux, en Provence, demeure l'un des sites les plus visités grâce à sa forteresse médiévale et à la présence de quelques habitants qui perpétuent la vie du village. Les visiteurs peuvent y découvrir une architecture traditionnelle provençale remarquablement conservée, avec ses ruelles pavées et ses maisons de pierre. Ce village offre un panorama exceptionnel sur la région et constitue un point de départ idéal pour des randonnées dans les environs.
Occi, en Corse, bien qu'accessible uniquement par randonnée, attire de nombreux visiteurs chaque année. Le sentier qui y mène offre des paysages spectaculaires et permet de découvrir la richesse de la flore méditerranéenne. Une fois sur place, les visiteurs peuvent explorer les ruines du village et imaginer la vie quotidienne de ses anciens habitants. La partie reconstruite facilite la visite et permet de mieux comprendre l'organisation spatiale de ces hameaux montagnards. Cette accessibilité relative en fait une destination prisée pour le tourisme insolite.
Dans les Alpes-de-Haute-Provence, Mariaud, qui comptait 19 habitants en 1968 et est désormais désert, offre un exemple typique de la dépopulation rurale. Saint-Symphorien, qui ne comptait plus que 6 habitants en 1968 et est maintenant complètement dépeuplé, témoigne de la même évolution. Ces villages, bien que moins connus que leurs homologues provençaux, méritent le détour pour les amateurs de patrimoine et d'authenticité. Ils constituent des étapes intéressantes sur des circuits photographiques ou des randonnées thématiques.
Circuits photographiques dans les Alpes et Pyrénées
Les massifs montagneux regorgent de villages abandonnés qui constituent autant de haltes fascinantes pour les photographes et randonneurs. Dans les Pyrénées, Périllos offre un cadre exceptionnel pour des prises de vue. Ce village typique en pierre, autrefois habité par des bergers, présente une architecture remarquablement homogène qui témoigne d'une époque révolue. Les associations qui œuvrent à sa restauration organisent régulièrement des visites guidées et des événements culturels qui permettent de faire découvrir ce patrimoine au plus grand nombre.
Dans le Jura, l'histoire de Bourget et Brillat rappelle les bouleversements provoqués par les grands travaux d'infrastructure. Le barrage de Vouglans, construit en 1868, a contraint les habitants à quitter leurs terres, créant ainsi un village fantôme submergé. Bien que le site original soit inaccessible, l'histoire de ces expropriations fascine encore aujourd'hui et constitue un sujet d'étude pour les historiens et les documentaristes. Ces récits permettent de mieux comprendre les transformations profondes qu'a connues le monde rural français au cours des deux derniers siècles.
À l'île aux Marins, à Saint-Pierre-et-Miquelon, autrefois habitée par 600 personnes, l'isolement géographique a progressivement vidé le village de sa population. Ce site, bien que situé en territoire d'outre-mer, illustre les mêmes mécanismes de dépopulation que les villages métropolitains. Les photographes qui s'y rendent peuvent capturer des images uniques d'un patrimoine préservé par l'éloignement et les conditions climatiques particulières. Ces lieux offrent une perspective différente sur la question de l'abandon et de la mémoire collective.
France Info et France 3 régions consacrent régulièrement des reportages à ces villages abandonnés, contribuant à leur faire connaître auprès d'un large public. En vue des élections municipales de mars 2026, un questionnaire thématique mensuel a été lancé pour interroger les candidats sur leur vision du développement rural et de la préservation du patrimoine. Cette attention médiatique participe à une prise de conscience collective sur l'importance de sauvegarder ces témoins d'une histoire commune et de réfléchir aux moyens de revitaliser certains territoires ruraux. Les villages abandonnés, loin d'être de simples curiosités touristiques, posent des questions essentielles sur notre rapport au temps, à la mémoire et à l'aménagement du territoire.






























